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La révolution numériqueArticles

La French Tech Culture : une nouvelle dynamique pour le territoire

Célia Chambelland, Altaïr think tank culture médias

I) French Tech et French Tech Culture, deux labels innovants

  1. La base et cadre du projet: la French Tech

Le label French Tech lancé le 27 novembre 2013 par le Gouvernement (par Fleur Pellerin et relayé par Axelle Lemaire) est destiné à désigner les territoires les plus favorables au développement des start-ups, aujourd’hui jugées essentielles pour l’avenir de l’industrie française. Neuf premières métropoles ont reçu le label French Tech le 12 novembre 2014. Une nouvelle vague de labellisation (métropoles et écosystèmes thématiques) a été annoncée par Axelle Lemaire et Emmanuel Macron le 24 juin 2015 : 4 nouvelles Métropoles French tech (Brest, Lorraine, Nice, Normandie) et 4 écosystèmes thématiques (Saint-Étienne, Alsace, Avignon, Angers).

Cette initiative vise ainsi à fédérer les acteurs autour d’un projet commun pour favoriser l’innovation et le développement économique et social avec comme trait d’union, le numérique.

Il constitue une impulsion et une opportunité décisive pour les territoires qui le reçoivent de renouer avec le dynamisme et d’oser aborder l’avenir avec une ambition nationale et internationale.

Plus concrètement ce label décerné pour un an, avant une confirmation valable pour trois années, permet de bénéficier à partir du 1er janvier 2015 des crédits du fonds d’investissement de 215 millions d’euros à travers le programme d’investissements d’avenir (PIA).

Le principe de fonctionnement du projet repose sur la création d’un écosystème, à l’image de celui existant dans la Silicon Valley, pour pouvoir concurrencer d’autres réseaux de ce type à l’étranger.

La French Tech s’appuie sur des outils tels que le « French Tech Hub » qui mobilise l’écosystème entrepreneurial français au sein de ces régions afin d’accélérer le développement des start-ups françaises souhaitant s’y implanter et promouvoir l’attractivité de la France auprès des entrepreneurs et investisseurs locaux.

Cette ambition a pris une nouvelle dimension avec le lancement de neuf « Réseaux thématiques » dont l’objectif est de réunir les acteurs d’un même écosystème thématique. L’occasion pour de nouveaux territoires de se joindre à la dynamique en cours.

L’appel à candidatures « Réseaux thématiques French Tech » s’est clôturé le 11 avril 2016. Il visaient des écosystèmes de start-ups de 4 types différents que sont les Métropoles French Tech, l’écosystème de start-ups de Paris/Île-de-France, les autres écosystèmes de start-ups en régions et les réseaux nationaux privés d’entrepreneurs sur une thématique. A l’issu de ce dernier ont été retenus comme membres de ces réseaux thématiques : Paris et l’Île-de-France ; les 13 Métropoles French Tech, toutes membres d’un et souvent de plusieurs réseaux thématiques, qui joueront un rôle moteur dans la dynamique nationale de ces réseaux.

  1. Le label French Tech Culture: principe, ambitions et conséquences

Découlant de cette initiative, dans le domaine culturel a été mis en place le label French Tech Culture. Pour son coordinateur Pascal Keiser le but est d’offrir un rayonnement national qui partira d’un développement local. Le projet prend ses racines dans l’antenne vauclusienne de Terra Nova, impulsée par Jean-François Cesarini et Pierre Magny, présidents et Olivier Py, directeur du Festival d’Avignon. La French Tech Culture est aujourd’hui présidée par Paul Hermelin, qui la définit en ces mots « French Tech Culture c’est à la fois un accélérateur de start-ups, un living Lab et un outil de formation. 2 millions de personnes viennent dans la région pour des événements culturels. La culture pour nous c’est tout l’art de vivre ».

La French Tech Culture rayonne sur un large territoire, bien que son coeur soit à Avignon elle s’étend sur deux régions (PACA et Languedoc Roussillon), huit agglomérations (Le Grand Avignon, Nîmes Métropole, Arles, Carpentras, Lourmarin, Apt, Vaison La Romaine et l’agglomération du Gard rhodanien), trois Chambres de Commerce et d’Industrie, 1200 entreprises numériques, 8000 km2 d’écosystème numérique.

Plusieurs projets concrets en résultent déjà : Theatreinparis.com qui propose des lunettes de réalité augmentée dans lesquelles le surtitrage du spectacle apparaît dans la langue de votre choix pour répondre à l’affluence de touristes étrangers.

Ou encore ProductAir qui permet la prise de vues aériennes par drone très utile pour les entreprises et organisations du domaine du patrimoine.

French Tech culture permet ainsi une dynamique particulière entre start-ups et majors dans une approche d’innovation ouverte, qui s’est concrétisé récemment avec l’entrée d’Orange, Microsoft et le Crédit Agricole dans le projet.

L’ambition première du projet est donc d’utiliser les nouvelles technologies comme un outil de sensibilisation de la jeune génération à la culture faisant écho à la volonté de démocratisation culturelle portée par Jean Vilar, fondateur du Festival.

Une autre attente plus concrète est celle du développement de l’emploi, l’application French Tech Emploi a ainsi été créée pour mettre en relation les demandeurs d’emploi et les entreprises numériques de leur territoire.

Pour coordonner et maximiser les effets de ce label l’accélérateur The Bridge a vu le jour. Il vise à créer de l’emploi dans une région dont l’économie a beaucoup souffert, en utilisant la force des grands évènements culturels du territoire.

II) Au coeur du projet : la transversalité de la culture

Le label French Tech Culture considère ainsi la culture au sens large du terme en intégrant tous les arts vivants, visuels, les contenus images et musiques mais également le tourisme et la mobilité.

Et surtout ce qui fait la particularité de ce projet est de rompre avec l’isolement dans lequel se trouvait le domaine de la culture jusqu’ici. En effet cette dernière était très rarement associée à d’autres domaines d’activités et encore moins économiques. Ici, le label French Tech culture au moyen des nouvelles technologies fait le pont entre l’économie et la culture.

A l’image de ce qu’Olivier Py déclarait, « nous montrons que la culture n’est pas séparée du monde économique ». Pour Fleur Pellerin, « le dialogue entre culture et numérique est extrêmement riche ».

Et à plus grandes échelles les technologies élaborées sont souvent transposables dans différents domaines d’activité en dehors de la culture : tourisme, mobilité, industrie par exemple.

Les lunettes de traduction en réalité augmentée sont un bon exemple de ce type d’externalités car à partir du théâtre, cette technologie peut toucher l’opéra, le cinéma, le tourisme ou l’industrie.

Pour Pascal Keiser justement pour réussir dans l’entreprenariat culturel il ne faut pas être strictement un entrepreneur culturel mais réfléchir à des transversalités avec d’autres domaines, pour répondre à un vrai besoin.

III) Ecosystème et effet spillover : Un projet qui repose sur une nouvelle vision du territoire

Mais le label French Tech culture repose avant tout sur une nouvelle vison du territoire comme cadre dans son ensemble pour l’activité pratiquée. Les entreprises ne sont plus considérées comme isolées et autonomes mais comme gagnant à être rassemblées dans un écosystème. Pour Axelle Lemaire, il s’agit avant tout de « réseauter le pays au maximum », et de porter un « message » : « Nous sommes une France des territoires [ … ], un pays qui est en capacité de créer un véritable réseau national en terme d’innovation. »

Emmanuel Macron s’est ainsi montré confiant sur le fait que ces réseaux vont « inclure dans la dynamique de la French Tech d’autres territoires que les métropoles French Tech ». Ajoutant que si la transformation numérique avait tendance à « agglomérer » et qu’il fallait « disposer sur l’ensemble du territoire de lieux d’excellence, pour leur permettre de travailler et de réussir ensemble ».

A l’origine des théories concernant les écosystèmes d’affaires, on retrouve l’économiste James Moore avec son article Predators and prey : a new ecology of competition paru en 1993. Pour lui, un écosystème d’affaires représente « une communauté économique supportée par l’interaction entre les organismes du monde des affaires : des entreprises et des individus. Cette communauté économique va produire des biens et des services en apportant de la valeur aux clients, qui feront eux-mêmes partie de cet écosystème ». Les organismes membres vont également inclure les fournisseurs, les producteurs, les concurrents et autres parties prenantes. Et à travers le temps, ils vont faire co-évoluer leurs compétences et leurs rôles.

Pour Moore l’écosystème serait le seul mode d’organisation qui reposerait sur la coopétition « Les logiques de coopération et de compétition sont ancrées dans la « culture » des écosystèmes d’affaires et constituent l’une de ses dynamiques fondatrices »

La French Tech culture c’est donc un écosystème d’affaires dans lequel les grandes entreprises et les start-ups coexistent en symbiose. C’est la coexistence avec les grandes entreprises, qui procure aux marchés des offres de start-ups, une source du capital humain, et souvent une expertise qui rend l’écosystème viable.

La même logique s’applique avec les « Réseaux thématiques », avec un élargissement à de nouveaux écosystèmes territoriaux. Pour Emmanuel Macron, ces réseaux doivent « mettre en relation les acteurs [entrepreneurs, investisseurs… ] qui travaillent sur une même thématique », afin « d’accélérer l’innovation dans leur domaine ». Autrement dit, les entrepreneurs issus d’un même écosystème (sport, agroalimentaire…) sont encouragés à se constituer en réseau pour faire émerger « les entreprises de tailles intermédiaires et les grands groupes français de demain ».

De surcroit, toujours dans cette logique de « réseautisation » le label French Tech culture vient s’appuyer sur le principe d’effet spillover afin de faire profiter à toutes les entités du réseau d’un effet de réaction en chaine positif, induisant une dynamique productive pour l’ensemble du dispositif.

IV) Un projet entièrement basé sur les nouvelles technologies qui pose question et présente des limites

Néanmoins selon l’écrivain et philosophe Eric Sadin, cette domination des nouvelles technologies instaure une « marchandisation intégrale de la vie » qui devrait d’après lui être appelé « prédation numérique ».

Pour lui l’utilisation constante du terme d’ « écosystème », qui renvoie au modèle auto-organisationnel d’un biotope se développant selon ses lois internes, est très révélatrice. L’utilisation compulsive de cette métaphore entérine l’idée d’une « autonomie sans frein » et qui contribue encore à naturaliser les évolutions techniques et à les inscrire dans un cours supposé inéluctable des choses.

Il explique que l’idéologie de l’ « innovation » numérique s’impose sans effort comme étant le nouvel horizon indépassable de notre temps auquel se rallierait notre gouvernement. D’après Eric Sadin cela s’apparenterait à un « soft-totalitarisme » porté par des modes d’organisation qui régulent tous les champs de l’existence individuelle et collective.

De plus, la dimension territoriale du label peut être contestée. En effet la constitution d’un écosystème économique d’entreprises ne veut pas forcément dire que son identité est territoriale. Ainsi pour Nabyla Daidj la spécificité des écosystèmes est justement le fait qu’ils s’affranchiraient totalement de la notion de territoire. Une théorie partagée par G. Gueguen, « un écosystème d’affaires s’apparenterait à un cluster « a-territorialisé ».

Il n’est donc pas dit que cette nouvelle organisation crée une véritable nouvelle dynamique pour les territoires français, et on peut au contraire craindre que les entreprises les plus puisantes prennent le dessus au détriment des autres.

Conclusion :

Cette initiative tendant à reproduire une Silicon Valley à la française, permet ainsi de réussir à transformer une puissance créatrice propre au secteur culturel et artistique en projet économique et technologique réussi et performant. Le label French Tech Culture est ainsi extrêmement prometteur dans la mesure où il vient rassembler et structurer des projets qui perdaient en efficacité à être isolé. Le territoire devient alors une force économique majeure grâce à la culture.

Néanmoins, on peut craindre que des zones déjà pauvres économiquement, ne connaissent pas d’améliorations du fait de ce label. En effet ce dernier rassemble des unités de production déjà existantes mais ne créent pas de valeurs. Le risque est ainsi d’accroitre l’écart déjà existant entre les zones productives et les zones déjà peu dynamiques économiquement et culturellement.

Mais on peut facilement imaginer que l’élection d’Emmanuel Macron, qui a beaucoup porté ce projet, en tant que Président, soit un gage de pérennité et de développement certain pour ce label, en espérant qu’il s’étende à davantage de régions.

Bibliographie :

  • « French Tech Culture accélère son déploiement », Thierry Wambergue, Info Avignon (24 octobre 2015)
  • « French Tech Culture, l’interview de Jean-François Cesarini », Jamil Zéribi, Info Avignon (4 juillet 2015)
  • « Why France Is Taking a Lesson in Culture From Silicon Valley », The New York Times, Liz Alderman, Benoit Morenne et Elian Peltier (23 juin 2017)
  • La French Tech : une ambition collective pour les start-up françaises, Site du gouvernement (15 mai 2017)
  • « Avignon-Provence French Tech Culture, le triangle d’or de la culture numérique », Jean-Christophe Barla, 3 juillet 2015
  • « Les industries culturelles et créatives veulent faire valoir leur « French Touch », Le Monde, 26.06.2017, Nicole Vulser
  • Pour une « Silicon Valley » de la culture en Provence, Olivier Py, Le Monde (21/04/2016)
  • « 3 questions à… Pascal Keiser, coordinateur général de French Tech Culture »
  • « Grandeur et misère de la french tech » , Eric Sadin, Libération (21 juin 2015)
  • Les écosystèmes d’affaires : une nouvelle forme d’organisation en réseau ? Nabyla Daidj, Management prospective (2011)

LA RÉVOLUTION NUMÉRIQUE

Enjeux

Le numérique provoque des bouleversements considérables, certains que l’on pressent déjà et d’autres plus difficiles à appréhender. S’ils ne sont pas pensés et débattus de manière ouverte et démocratique, ces changements risquent de nous conduire vers un monde monopolaire où la diversité des idées et des projets de société serait réduite à sa plus simple expression.

Face aux géants du Net, quels seront les nouveaux équilibres à inventer pour que la souveraineté numérique des Etats ne soit pas mise à mal par des groupes privés ? Quels seront les processus à mettre en place pour que nos libertés individuelles ne soient pas réduites ? Et enfin quel sera l’impact économique et en termes d’emplois d’une concentration excessive des pouvoirs, face à un monopole qui n’a jamais eu d’équivalent dans l’histoire ?

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