La révolution numériqueArticles

Aux origines de la révolution numérique

ERIC SADIN


LA SILICOLONISATION DU MONDE
L’irrésistible expansion du libéralisme numérique
Editions L’Echappée- 2016


Fiche de lecture [1]


La Silicon Valley, des origines à nos jours

1ère Silicon Valley

Ses principes fondateurs sont ceux du primat de la haute technologie, l’excellence universitaire, les partenariats entre l’industrie de l’électronique et le domaine militaire, l’esprit valorisant l’initiative entrepreneuriale, à l’origine de la culture du risque, incarné par Hewlett et Packard dès 1937.

2ème Silicon Valley

C’est celle de la naissance de l’informatique personnelle (Microsoft/ Bill Gates), qui conçoit des systèmes d’exploitation et bureautiques fonctionnels, ayant pour vocation de modifier les conditions de travail. L’ambition de Steve Jobs et de Steve Wozniak est de travailler sur les logiciels mais surtout sur « l’environnement », la relation-homme machine. Leur conception est celle d’innovations techniques potentiellement émancipatrices, qui s’opposent à leur instrumentalisation à des seules fins fonctionnalistes. Deux conceptions s’opposent : Des systèmes lourds et centralisés, avec une organisation pyramidale ; une autre qui aspire à la fabrication d’outils souples, permettant la libre réappropriation. La machine offrirait des usages créatifs et un nouveau relationnel grâce aux premiers réseaux d’échanges électroniques, qui abolissent la dimension spatiale.

Cette époque est aussi celle de l’échec commercial de Mac et de l’éviction de Steve Jobs. Dans les années 80, la Silicon Valley connaît une période de stagnation, plus personne n’accorde de crédit à la rhétorique de l’émancipation par l’informatique, et le Japon domine désormais le marché des semi-conducteurs, télévisions et consoles de jeu. A l’aube des années 90, l’avènement de l’interconnexion globale crée un nouvel élan, porté par une nouvelle impulsion, libertaire et libérale.

3ème Silicon Valley

Au milieu des années 90, elle est incarnée par l’accroissement du pouvoir d’agir, et par l’usage généralisé des ordinateurs domestique et l’avènement d’internet. Les « autoroutes de l’information » sont un axe majeur de la stratégie économique du pays, capables de transporter des idées, des données, des images, à travers le pays et le monde, essentielles à la puissance économique de l’Amérique. L’idéologie californienne célèbre une liberté sans entrave, les vertus des communications électroniques, l’audace entrepreneuriale, et manifeste une méfiance à l’égard de toute instance de pouvoir. C’est la naissance de la net economy, avec l’émergence de quelques acteurs qui s’engagent dans de nouveaux secteurs d’activité, Mosaïc puis Yahoo, Amazon avec la vente de livres puis le développement du commerce en ligne. En 1998 apparaît Google, moteur de recherche performant, avec des méthodes d’indexation fondées sur la popularité des liens hypertexte, et dont l’ambition était de tout mettre dans les tuyaux, afin de joindre contenus et contenant. Le rapprochement entre Time Warner, géant des médias, et AOL, présenté comme le mariage du siècle entre ancienne et nouvelle économie, est pourtant un échec retentissant (en raison de la faiblesse des débits, de la lenteur des ordinateurs, et du nombre d’usagers trop réduit), avec des pertes qui avoisinent les 100Mds de dollars. Cette fin de décennie 90 est celle des investissements sans garanties, à partir de projections hasardeuses, basées sur études et discours exaltés. On lance ou on lâche des sociétés avec une désinvolture alarmante. En mars 2000, l’effondrement des cours du Nasdaq est comparable à la crise de 1929.

4ème Silicon Valley

Avec le 11 septembre 2001, la manie sécuritaire et guerrière, et un certain pragmatisme, la Silicon Valley passe de l’exaltation frénétique à la raison froide et calculatrice. Les attentats et la menace entrainent une pression sécuritaire qui pousse les agences de renseignement à intercepter à l’échelle globale les plus grands volumes de flux, de communication traités par des systèmes chargés de détecter tout profil menaçant (comme le projet awareness). Google devient presque malgré lui l’acteur majeur de cette récolte de données. Son modèle économique s’est imposé, grâce à ses algorithmes d’indexation. L’objectif ne visait plus ici la convergence (tout mettre dans les tuyaux) mais cherchait sans relâche à traquer les navigations en vue de dresser une cartographie détaillées et évolutive des pratiques via des adresses IP. Le modèle qui s’est développé et imposé a consisté à capter massivement l’attention des internautes. L’incertitude de la fin des années 90 n’a plus cours. L’interprétation industrielle des conduites est devenue le principal pivot de l’économie numérique. Cet axiome a formé la colonne vertébrale de la 4ème Silicon valley, non plus fondée sur la convergence ou la systématisation du commerce en ligne, mais sur la collecte massive des traces des individus, laissées généralement sans conscience, en vue de constituer de gigantesques bases de données à caractère personnel dotées de haute valeur commerciale. En effet, elle fait émerger l’économie de la connaissance, mais aussi celle des comportements. L’avènement des réseaux sociaux, sous couvert de favoriser les liens entre personnes, a permis d’amasser des quantités exponentielles de données relatives à leurs pratiques en ligne, à leur mode de vie, opinions et affinités, rendu possible par l’accès à l’information mais aussi la possibilité de taguer des contenus, de poster textes et images. En 2007, l’introduction du smartphone a institué une connexion spatiotemporelle virtuellement ininterrompue. Avec les services personnalisés et la géolocalisation, on entre dans l’ère de l’accompagnement algorithmique de la vie. A la fin de la première décennie, trois modèles industriels structurants sont clairement définis : la constitution de données comportementales, l’organisation algorithmique de la vie collective, la conception d’application destinée aux individus. C’est le passage d’une utopie numérique à dimension culturelle et relationnelle à une utopie numérique strictement économique. La duplication numérique du monde a fait émerger un horizon de profits intarissables qui sous couvert de bonnes intentions visant à améliorer le sort de l’humanité, excite toutes les convoitises et les désirs.

5ème Silicon Valley

Son ambition est de copier le modèle parfait dans le monde. Elle entend infléchir à tout instant et en tout lieu le cours de nos existences individuelles et collectives, c’est la conjonction entre l’expansion territoriale et l’avènement d’une industrie de la vie. La 5ème Silicon Valley détient le privilège d’entretenir un lien direct et continu avec les usagers, notamment grâce aux objets connectés. Elle entend infléchir à tout instant et en tout lieu le cours de nos existences individuelles et collectives.

Ce sont désormais les algorithmes et l’intelligence artificielle qui vont guider nos comportements. L’homme est en train de se dessaisir de ses prérogatives historiques pour les déléguer à des systèmes plus aptes à ordonner le monde et à lui assurer une vie débarrassée de ses imperfections. Le « techno-libertarisme » neutralise notre droit naturel à user de notre subjectivité en orientant ou en dictant un nombre sans cesse plus étendu et varié de nos gestes. C’est l’avènement d’une industrie de la vie. En août 2015, Google annonce la création d’Alphabet, qui révèle son ambition à vouloir s’immiscer dans tous les champs de la vie : Adwords, moteur de recherche et sa régie publicitaire ; Youtube, plateforme de vidéos en ligne ; Androïd, système d’exploitation ; Google map et streetview, services de cartographie ; Calico, département de recherche sur la santé ; Google for education ; Google X, notamment impliqué dans le développement des véhicules autonomes. L’objectif de Google est de capitaliser sur les moindres manifestations de la vie, en créant une véritable industrie de la vie, rendue possible par l’extension des objets connectés s’agrégeant aux surfaces corporelles, domestiques, urbaines et professionnelles.

Ce qu’Eric Sadin dénonce et ce contre quoi il se bat, c’est un changement de nature du service à la demande. On est entré dans une ère où nos données, nos comportements, habitudes de vie sont analysés, répertoriés, triés, donnant lieu à une connaissance approfondie de nos comportements, dans un but commercial : on délègue à la machine ou à l’objet notre mode de vie future : une brosse à dent connectée signalera une inflammation de la gencive ou la dégradation de l’émail, et suggérera des dentifrices, bains de bouche, ou une consultation dans une clinique ; le téléviseur suivra les pratiques de visionnage, analysera les conversations tenues à proximité et recommandera des programmes personnalisés. I. e. le programme Dash, conçu par Amazon, mettant en vente des imprimantes, des machines à laver, des moniteurs mesurant le taux de glucose, et toutes autres machines capables de commander eux-mêmes leurs consommables. Il n’y aura plus d’angle mort.

Rendre la vie des consommateurs plus facile en leur évitant de tomber en panne de lessive, d’encre pour imprimante, en nous délivrant du poids de l’entretien de nos objets autant que de l’acte d’achat, tel est l’objectif affiché. Le mouvement supposé attirer le consommateur vers le produit s’inverse. C’est le produit qui dorénavant va vers le consommateur. Samsung annonce que tous ses produits seront connectés à l’horizon 2020.

Sur le plan économique, le mouvement actuel constitue va à l’encontre de tout ce qu’on a construit : le hardware est fabriqué en Asie, dans des usines d’assemblage aux cadences infernales, au mépris de nos plus élémentaires règles de droit du travail. De nombreux salariés sont exposés à des substances cancérogènes. C’est le retour à une sorte d’anarchie industrielle. A l’autre bout de la chaîne, on assiste au développement du travail indépendant, avec les chauffeurs VTC, les bailleurs de logement. Sous couvert d’indépendance, c’est un enchaînement qui s’opère, confiant dans le cas d’Uber la gestion des plannings à des systèmes computationnels, dont l’objectif affiché « le client d’abord » se fait au mépris du salarié et au « profit de la plateforme ». Enfin, les nouveaux géants, par des dispositifs d’optimisation fiscale, font tout pour se soustraire à l’impôt. C’est le triomphe de l’école de Chicago, incarnée et mise en œuvre par Thatcher et Reagan, qui a précipité le déclin de l’Etat-Providence. La chine est devenue le nouvel atelier du monde. On ne se soucie plus que de la rentabilité et des dividendes versés à l’actionnaire, au mépris des conséquences sur les salariés. Enfin, du côté de la création, le maître-mot est la gratuité. Tout est dû du moment que les choses peuvent circuler dans les tuyaux. La rétribution d’un travail artistique et intellectuel ne fait pas partie des préoccupations des tenants d’un internet libre.

Eric Sadin dénonce aussi ce qu’il appelle l’ère de l’individu tyran, qui va de pair avec l’addiction numérique  : compulsion à se reconnecter à chaque instant, consulter ses mails indéfiniment, revenir sur un réseau social pour découvrir un dernier post ou repérer qui vient de liker : c’est une forme de dépossession de soi. C’est un phénomène qui voit, depuis le tournant des années 2000, les individus animés d’une sensation de puissance, au contact régulier de leurs instruments connectés. On a conçu la géniale idée du like, où propos, images et liens recueillent des témoignages de gratification de ses « amis » et dans le même temps, on s’expose à être « défriendé », bloqué par un tyran, un coupeur de tête ! Voir sa photo agrandie, son visage observé dans ses moindres détails, pourrait également être considéré comme une forme d’atteinte à la vie privée.

Tout ceci créé ce que l’auteur appelle un malaise dans la civilisation robotisée, avec cette tendance paradoxale vécue par les individus entre l’accroissement d’une maitrise récemment acquise et l’émergence d’une société qui les dessaisit d’une partie d’eux-mêmes.

Ainsi, L’innovation siliconnienne ne se soucie que des enjeux économiques, au mépris des incidences civilisationnelles. La technologie de notre temps et celle des données de l’intelligence artificielle, se situent au point nodal de notre démocratie : celui du dessaisissement de la décision humain. On a tendance à ne privilégier qu’une seule question, en s’imaginant à tort qu’elle est centrale : la protection des données et son corollaire, le respect de la vie privée. Selon l’auteur, ils ne constituent plus les enjeux décisifs de notre époque. C’est notre droit à vivre comme des êtres libres qui est menacé.


[1] Etant précisé que la plupart des termes utilisés sont des citations extraites de son livre [1]

LA RÉVOLUTION NUMÉRIQUE

Enjeux

Le numérique provoque des bouleversements considérables, certains que l’on pressent déjà et d’autres plus difficiles à appréhender. S’ils ne sont pas pensés et débattus de manière ouverte et démocratique, ces changements risquent de nous conduire vers un monde monopolaire où la diversité des idées et des projets de société serait réduite à sa plus simple expression.

Face aux géants du Net, quels seront les nouveaux équilibres à inventer pour que la souveraineté numérique des Etats ne soit pas mise à mal par des groupes privés ? Quels seront les processus à mettre en place pour que nos libertés individuelles ne soient pas réduites ? Et enfin quel sera l’impact économique et en termes d’emplois d’une concentration excessive des pouvoirs, face à un monopole qui n’a jamais eu d’équivalent dans l’histoire ?

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